Conformisme
(a) Les formes les plus courantes et les plus négatives de partage des modèles mentaux sont la censure et le conformisme. Elles maintiennent le statu quo dans l'organisation réelle. Le conformisme est l'arrêt de la pensée. Pour Socrate et Platon, la pensée est un dialogue intérieur. L'âme va et vient de questions en réponses, jusqu'à ce qu'elle s'immobilise en un jugement (provisoire, toujours repris). Au moment où elle juge, l'âme ne se parle plus. Quand elle est plus soucieuse de sécurité et de stabilité que de vérité, l'âme affirme ou nie, avec impatience, une opinion dont le contenu peut aussi bien être vrai que faux. L'opinion bloque la pensée et la réflexion. Elle réunifie, facticement, les termes opposés. Le sujet conforme, ou le groupe fusionnel aussi bien, ne fait plus qu'un. Il ne pense plus. Il prend l'objet visible pour ce qu'il semble être.
(b) Ces formes de partage (appartenance) font de l'organisation une citadelle. Elles limitent considérablement ses capacités d'apprentissage. C'est ainsi que les attentes de rôle perpétuent un comportement stéréotypé avec le hiérarchique, quelle que soit la personnalité de celui-ci.
(c) Une des sources du conformisme consiste dans le refus ou l'incapacité de donner une éducation sexuelle à temps, et de répondre à LA question infantile :
- <<Le rejet et le démenti des faits sexuels primitifs, cause essentielle du préjudice qui frappe le besoin de connaissance et le sens de la réalité, mettent le refoulement en action par clivage. Au même moment cependant, le besoin de connaissance et le sens de la réalité sont menacés par un danger imminent, celui de voir l'entourage, non pas se dérober à leurs questions, mais leur imposer, leur faire admettre de force des idées toutes faites, présentées de telle manière que leur connaissance des réalités n'ose pas se révolter et n'essaye jamais d'en tirer des conséquences ou des conclusions, ce qui l'affecte d'une manière permanente et nuisible. (Mélanie Klein, "Le développement d'un enfant", in Essais de psychanalyse, 1921-1945, page 52)>>.
(d) Contre-dépendance. Ce n'est pas une consolation de penser que le mensonge développe le sens de l'opposition ou l'esprit de contradiction.
- <<Se développer dans l'opposition ne suppose pas une dépendance moindre que la soumission inconditionnelle à l'autorité ; la véritable indépendance intellectuelle se constitue entre les deux extrêmes. (Mélanie Klein, "Le développement d'un enfant", in Essais de psychanalyse, 1921-1945, page 53)>>.
(e) Le conformisme des milieux scientifiques à les mêmes mobiles que dans les autres groupes humains. Mais il est injustifiable, en fonction du projet d'intelligibilité de la science.
- <<... les barrages sont disposés sur le chemin de certaines informations comme si un filtrage était effectué, ne laissant passer que ce qui est conforme aux théories du moment. Si nous comparions la société à un grand corps, analogue au corps humain, nous pourrions envisager quelque part un système immunitaire constitué d'individus non reconnaissables à première vue et dont la fonction serait d'empêcher que certaines découvertes viennent trop tôt, mettant ainsi en péril la survie du système sur lequel cette société est basée. Ceci serait valable si l'analogie pouvait être poussée jusqu'au bout et si, après une reconnaissance de l'étranger, suivait une tolérance afin d'essayer d'assimiler l'autre et de le faire sien. Ce n'est malheureusement pas le cas : le système fonctionne uniquement sur le rejet, se privant par là d'une quantité d'informations susceptibles de le faire évoluer. (Jacqueline Bousquet, Université Michel de Montaigne, Bordeaux, "Science dans la lumière", Saint-Michel Editions, 1992)>>.
(f) La force du conformisme vient de ce qu'il se déroule, non pas dans des conventions conscientes ni logiques, mais dans un complexe social où s'exerce une causalité en réseau. D'où la tentation de tout changer d'un coup, par la Révolution.
- <<Nous parlerons contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme ; et en attendant, nous nous y soumettrons car il ya moins d'inconvénients d'être fou avec les fous, qu'à être sage tout seul. (Denis Diderot)>>.
(g) Le pervers et le conformiste.
- << Une considération m'a frappé en examinant les deux caractères du comte d'Erfeuil et de M. de Maltigues ; c'est qu'il y a entre eux un rapport direct, bien qu'ils suivent une ligne tout opposée. Leur premier principe n'est-il pas qu'il faut prendre le monde comme il est et les choses comme elles vont, ne s'appesantir sur rien, ne pas vouloir réformer son siècle, n'attacher à rien une importance exagérée ? Le comte d'Erfeuil adopte la théorie, M. de Maltigues en tire les résultats ; mais les hommes comme M. de Maltigues ne pourraient pas réussir, si les hommes comme le comte d'Erfeuil n'existaient pas. Le comte d'Erfeuil est la frivolité bonne et honnête ; M. de Maltigues, l'égoïsme spéculant sur la frivolité, et profitant de l'impunité qu'elle lui assure ; tant il est vrai qu'il n'y a de moral que ce qui est profond ; qu'en repoussant les impressions sérieuses, on ôte à la vertu toute garantie et toute base ; que, sans enthousiasme, c'est-à-dire sans émotions désintéressées, il n'y a que du calcul, et que le calcul conduit à tout. Ce caractère n'est au reste que le développement d'une pensée que Mme de Staël avait indiquée dans son ouvrage sur la littérature. Depuis longtemps, avait-elle dit, on appelle caractère décidé celui qui marche à son intérêt, au mépris de tous ses devoirs ; un homme spirituel, celui qui trahit successivement avec art tous les liens qu'il a formés. On veut donner à la vertu l'air de la duperie, et faire passer le vice pour la grande pensée d'une âme forte. (Benjamin Henri Constant de Rebecque, opinion sur "Corinne ou l'Italie")>>.
(h) Référence littéraire :
- << je rencontrai mon père ; il vint à moi, et me dit :
- Ma chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous un mari qui s'en fera plaisir - mais dans une petite ville comme celle-ci, tout ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier, si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos mœurs ; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans en Italie, et le souvenir m'en est très-doux ; j'étais jeune alors, et la nouveauté me plaisait ; à présent, je suis rentré dans ma case, et je m'en trouve bien ; une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le temps sans qu'on s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours ; car dans une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se répète : il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, et il vaut mieux supporter un peu d'ennui, que de rencontrer toujours des visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient, à chaque instant, raison de ce que vous faites. Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais plein de grace et de vivacité, tel que je l'avais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb, que Le Dante décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug ; tout s'éloignait à mes regards, l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments ; et mon ame me tourmentait comme une flamme inutile qui me dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliment au-dehors. Comme je suis naturellement douce, ma belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec elle ; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était résigné mais il savait qu'il l'était ; tandis que la plupart de nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant et dormant, croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde. (Madame de Staël, "Corinne ou l'Italie", Livre XIV, Chapitre 1)>>.
(i) Voir Autonomie. Conformité. Déviance. Groupe fusionnel. Hétéronomie. Identité dynamique. Identité statique. Instances psychiques. Institution. Mobiles. Motivation. Organisation réelle. Perfusion de l'appartenance.
(j) Lire "Réalité Représentations". "Réseaux Nomades".
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Mis en ligne le Mercredi 2 Juillet 2008
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